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La croissance organique après le build-up

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Author

Jérôme Freytag

Le marché européen du logiciel vertical vit sa phase de consolidation. Orisha vise 600 M€ de chiffre d’affaires en 2028 en s’appuyant principalement sur des acquisitions ciblées. Cegid et Silae fusionnent sous Silver Lake pour former un ensemble de plus de 10 milliards d’euros. Septeo s’est bâti de la même manière. Le schéma est partout identique : un fonds, une plateforme, une série de rachats sectoriels, et la promesse d’un champion européen.

Ce mouvement n’a rien d’inédit. Un autre secteur l’a vécu avec une décennie d’avance, et en sort avec des enseignements chiffrés : la gestion de patrimoine. Mêmes acquéreurs financiers, même logique de plateforme, mêmes difficultés d’intégration. Et surtout, même découverte tardive : ce n’est pas la taille atteinte qui détermine la valeur de sortie, c’est la croissance organique.

Les éditeurs de logiciels qui consolident aujourd’hui peuvent éviter de redécouvrir cette leçon à leurs frais.

La prime ne va plus à la taille

Pendant une décennie, les dirigeants du wealth management ont couru après l’échelle presque à n’importe quel prix. Un bon réseau ou un actionnaire financier permettait de faire croître rapidement les encours par acquisitions, de régler les questions de succession par le recrutement, et d’utiliser la taille institutionnelle pour l’emporter sur les acteurs plus petits.

Ces stratégies ne produisent plus les mêmes retours. La prime la plus élevée lors d’une opération ne récompense plus l’échelle ni le revenu, mais la croissance organique. Deux sociétés aux encours identiques peuvent être valorisées très différemment selon leur seule capacité à conquérir de nouveaux clients et à développer leur part de portefeuille.

Transposé au logiciel, le raisonnement ne demande aucun effort d’imagination. Un acquéreur qui reprend une plateforme construite par rachats successifs achète une promesse : celle que l’ensemble continuera de croître sans qu’il faille ajouter une acquisition chaque année. Si cette promesse ne tient pas, il paie une somme de parties, pas un groupe.

Trois critères font la différence

Toute croissance organique ne se valorise pas de la même façon. Celle qui commande une prime répond à trois conditions, et aucune ne concerne le volume.

L’acquéreur paie la promesse d’une croissance qui passe à l’échelle. Beaucoup de sociétés pensent pouvoir conquérir davantage de clients une fois rachetées : les moyens supplémentaires et le soutien marketing lèvent souvent leurs principaux obstacles. Mais personne ne paie une prime pour une croissance qu’il a lui-même rendue possible. La croissance doit donc être le produit de systèmes intentionnels, non de quelques commerciaux dotés d’un bon portefeuille et d’un talent personnel.

Dans un groupe multi-verticales, le test est simple : si deux unités parties du même point n’obtiennent pas des résultats comparables, ce qui produit la performance n’est pas dans l’organisation. Il est dans quelques individus.

Beaucoup de dirigeants ne savent ni quantifier ni même expliquer clairement ce qui attire leurs nouveaux clients. Ils ont une théorie sur le succès de leur maison, rarement adossée à des données. Un moteur de croissance solide n’a rien de propriétaire : la proposition de valeur, le marché adressable et les programmes de développement commercial qui produisent des résultats réguliers doivent pouvoir s’énoncer simplement. C’est aussi ce qui démontre à un acquéreur que la société a réfléchi à ses dix prochaines années.

La valeur d’une croissance dépend toujours de ce qu’elle coûte. Or, faute de comprendre précisément ce qui la produit, la plupart des sociétés calibrent leurs dépenses commerciales et marketing au jugé. Le moteur idéal produit des résultats prévisibles à partir d’entrées identifiées, ce qui permet d’augmenter ou de réduire l’investissement en connaissance de cause.

L’obstacle n’est pas celui que l’on croit

Face à une croissance organique décevante, deux réflexes dominent : automatiser pour libérer du temps commercial, recruter pour répliquer les meilleurs profils. Les deux sont coûteux. Aucun ne traite la cause.

Ce que montre l’expérience du wealth management, c’est que la croissance organique est d’abord freinée par des croyances qui dissuadent les équipes d’adopter les comportements attendus. Les croyances façonnent les pensées, les pensées façonnent les comportements, et les comportements façonnent la performance. Toute initiative qui épouse les croyances existantes renforce précisément les schémas qu’elle prétend corriger.

La première de ces croyances – la croissance organique est trop difficile pour en valoir la peine – s’installe particulièrement bien après une acquisition. Les équipes absorbées par l’intégration, les nouveaux outils et les nouvelles lignes hiérarchiques n’ont ni le temps ni la conviction de chercher au-delà de leur portefeuille existant. Un éditeur qui absorbe trois sociétés en un semestre crée mécaniquement les conditions de cette croyance.

Intégrer la technologie ne suffit pas

C’est ici que les éditeurs de logiciels courent un risque particulier. Leur réflexe d’intégration est technologique : unifier les socles de données, déployer une couche d’intelligence artificielle transverse, rationaliser les plateformes. Ce travail est nécessaire, visible, et il rassure l’actionnaire. Il ne produit pourtant aucune croissance organique par lui-même.

Le constat du wealth management est sans ambiguïté : plus d’un quart des consolidateurs interrogés ont dû interrompre leurs acquisitions, non par manque de cibles ou de financement, mais parce qu’ils avaient agrégé et racheté sans jamais intégrer. Le désalignement culturel et les frictions opérationnelles qui en résultent érodent la capacité à conquérir et à retenir les clients. Les recommandations se tarissent, la marque devient confuse, et les sociétés ayant cédé du capital observent une attrition client plus de deux fois supérieure.

“Une plateforme dont les données sont unifiées mais dont cinq équipes qualifient encore « à leur façon » n’a pas de visibilité groupe sur ses opportunités. Elle a un tableau de bord qui agrège cinq définitions différentes du même mot.

Par où commencer

Le premier chantier n’est ni un outil ni un programme de formation généralisé. Chercher à améliorer toutes les compétences à la fois dilue inévitablement l’effort, et les programmes génériques déployés sur l’ensemble d’une population sont coûteux et contre-productifs.

Le point de départ utile tient en quatre questions. Un dirigeant qui répond non à l’une d’entre elles connaît son chantier prioritaire.

1. Pouvez-vous comparer le taux de transformation de vos entités sur une même définition d’étape de vente ?

2. Savez-vous expliquer, données à l’appui, ce qui a fait gagner vos trois dernières affaires emblématiques ?

3. Un commercial d’une entité rachetée sait-il positionner l’offre d’une autre entité du groupe, et avec quel argumentaire ?

4. Votre prévision d’atterrissage repose-t-elle sur des critères partagés, ou sur le jugement de chaque directeur d’entité ?

Ces quatre questions ont un point commun : aucune ne se règle par un achat. Toutes se règlent par une définition commune, installée assez vite pour que les équipes rachetées l’adoptent avant d’avoir figé leurs habitudes.

L’inverse de la centralisation

L’objection arrive toujours au même moment : unifier la façon de vendre reviendrait à diluer l’expertise métier qui fait la valeur de chaque entité. C’est précisément l’inverse.

Un langage commercial commun ne dit pas quoi vendre, ni à qui. Il dit comment nommer les étapes, comment qualifier une opportunité, quelles informations sont partagées. L’expertise sectorielle reste entièrement dans l’entité – c’est d’ailleurs la seule manière de la rendre transférable, puisqu’on ne partage une bonne pratique qu’à partir d’une base comparable.

L’enjeu est d’autant plus concret que les décisions d’achat en B2B impliquent en moyenne 6,8 parties prenantes, selon Gartner. Sans grille commune pour cartographier ces interlocuteurs, chaque entité redécouvre seule les mêmes schémas, affaire après affaire.

La fenêtre se referme vite

Le moment où ce travail coûte le moins cher est celui où il paraît le moins urgent : juste après une acquisition, quand les équipes attendent encore de savoir ce qui va changer. Douze mois plus tard, chacun aura reconstitué ses habitudes, et il faudra défaire avant de construire.

Le wealth management a mis une décennie à comprendre que la valeur d’une plateforme ne réside pas dans ce qu’elle a racheté, mais dans sa capacité démontrable à croître sans racheter. Les éditeurs européens de logiciels verticaux abordent aujourd’hui la même courbe, avec l’avantage de pouvoir la lire à l’avance.

Jérôme Freytag

Managing Consultant

Jérôme aide les entreprises à transformer leur performance commerciale et à conduire le changement. Fort de 20 ans d’expérience, il a accompagné 60 clients sur des projets de croissance, d’innovation et d’optimisation des processus et CRM.

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